[Écriture] Toi

Mes pieds s’enfoncent jusqu’à la cheville dans la neige fraîche qui crisse sous mes semelles. Une nouvelle journée commence sur la campagne recouverte d’un manteau blanc immaculé. Aucun homme, aucun animal n’a encore laissé son empreinte sur ce tapis vierge de toute trace. Nous sommes les premiers. Seuls. Juste toi et moi.

Nous sommes dans notre bulle, impression renforcée par ce silence qui nous entoure, troublé uniquement par le bruit étouffé des pas. L’air autour de nous est froid. Glacial. Il laisse sur mes doigts, sur mon visage couvert de barbe naissante, dans mes poumons, cette sensation paradoxale de brûlure. Devant moi, chacune de mes expirations forment un nuage qui cristallise et vient couvrir mes joues de givre.

Les branches des arbres sont ornées de gouttelettes qui scintillent à la lumière du jour naissant, alors que dans le ciel brillent encore quelques étoiles, diamants étincelants, richesse dont chacun peut s’emparer en levant simplement les yeux.

Sous mes vêtements, la sueur de l’effort de cette marche me glace la peau, figée aussitôt qu’elle sort de mes pores par l’atmosphère fraîche qui s’infiltre à l’intérieur du tissu. Je te serre un peu plus fort contre moi.

Le ciel pâle se pare d’un bleu lumineux, et le soleil levant colore la végétation d’un doré éblouissant. Combien de fois nous sommes nous tenus, toi et moi, immobiles dans les bras l’un de l’autre, nous extasiant en silence de ce spectacle toujours différent mais toujours émouvant, jour après jour? Combien de fois avons-nous regardé ce renouveau se répéter, promesse de nouvelles découvertes, de nouvelles expériences à faire, à partager, à ressentir? Les plus belles choses sont les plus simples. Le bonheur est souvent à portée de main. Il suffit de savoir ouvrir les yeux. Tu m’as appris à porter un nouveau regard sur la vie.

Mes pieds sont trempés, glacés dans mes chaussures de toile. Mes doigts sont si gourds qu’ils ne sont plus qu’un vague souvenir prolongeant mes mains. Mon nez, mes joues ne sont que brûlures. Mais j’avance. Encore. Toujours. Avec toi, peu importe les épreuves. Je ferai ce qui doit être fait. Quoi qu’il m’en coûte.

C’est toi qui m’a appris à toujours aller de l’avant, à ne pas ressasser le passé afin de ne pas se gâcher le présent. Tu m’as appris à voir la beauté dans des événements, des choses banales, pour ne pas sombrer sous la laideur qui nous entoure et qui nous accable si l’on n’y prend pas garde, sans l’ignorer pour autant, en faisant en sorte de la contrer.

La laideur de la vie. Tu en sais quelque chose. Elle ne t’a pas épargnée. 

Dans mon univers confortable, je me sentais rejeté, trahi, parasité par ces gens qui se comportaient comme des sangsues, aspirant de moi tout ce que je pouvais leur donner et je voulais mourir. C’était la seule issue que je voyais pour faire cesser ces vampires à la soif perpétuellement inassouvie. Tu étais meurtrie dans ton cœur, dans ta chair, et tu voulais vivre. Nos univers étaient si différents, nous n’aurions jamais dû nous rencontrer. Et pourtant. 

Il ne suffit pas de pouvoir avoir tout ce que l’on désire pour être heureux. Parce que finalement, il nous manque toujours l’essentiel, le fondamental, que l’on perd de vue dans cette profusion de matériel. C’est ce primordial qui a fini par se rappeler à moi. Et toute la laideur des personnes qui m’entouraient m’a sauté aux yeux, me noyant peu à peu. N’ayant connu que cet environnement, j’étais incapable de m’en sortir seul. Et j’étais bien trop fier pour appeler à l’aide.

Le vent était glacial lors de l’aube qui nous a réunis. J’avais passé la nuit à ruminer ma dernière rupture amoureuse, tu avais passé la tienne entre les mains d’un sale type. J’allais lâcher le garde corps du pont que j’avais enjambé quand ta main s’est posée sur la mienne, si chaude comparée au métal froid de la rambarde. Tu as entrelacé tes doigts aux miens pendant que je regardais les plaies et les bleus qui défiguraient ton visage.

«Regardez, un nouveau jour se lève. L’occasion de passer à autre chose, vous et moi. De se donner une autre chance, un nouveau départ.»

Tu t’es tournée vers moi, et à travers tes paupières enflées par tes larmes et les coups que tu avais reçus, j’ai vu la flamme qui brillait dans tes yeux bruns. Cette volonté de vivre malgré tout ce que tu avais pu endurer de terrible et d’inhumain. Je me suis senti si bête d’avoir voulu mettre fin à mes jours alors qu’il y avait des raisons plus justifiées que les miennes, et ces dernières me parurent si idiotes, si futiles tout à coup. Comme la vie que j’avais menée jusqu’alors. Sans un mot, je suis repassé du bon côté du garde corps, sans te lâcher la main, comme si j’avais peur que tu ne sois qu’une hallucination et que tu ne t’évapores. Le regard que nous avons alors échangé n’a pris fin que lorsque nous avons pris conscience que nous étions frigorifiés. Tes cheveux voletaient autour de ton visage, allégorie de ta liberté. Tes lèvres, aux multiples coupures sanglantes, étaient devenues bleues, mais cela ne t’a pas empêchée de me sourire.

«Venez, je vous offre un café pour vous réchauffer», m’as-tu dit.

Dans la chaleur de l’établissement, après quelques gorgées bues tout en t’observant, j’ai enfin eu le courage de parler. Je t’ai remercié, me sentant rougir comme un enfant pris en flagrant délit de chapardage. Nous ne nous connaissions pas et nous avons pourtant passé une partie de la matinée, assis face à face, à nous raconter les circonstances qui nous avaient fait nous rencontrer. 

Par ta seule présence, l’hiver sombre, gris et froid de ma vie s’est transformé en printemps lumineux, chaud et coloré. Tu ne me jugeais pas. Tu n’étais pas moralisatrice. Tu cherchais même des excuses à ces gens lorsque je parlais de leur mauvais côté, de leur avidité, de leur égoïsme. Et tout en parlant de ces personnes toxiques dans mon entourage, je me rendis compte que j’étais comme ça, moi aussi. Ne me souciant que de moi alors que tu me faisais face, le visage tuméfié. J’ai eu honte. C’est cette prise de conscience qui a été le déclic, en plus de ton action de sauvetage. J’ai réglé nos consommations et t’ai conduite voir un médecin malgré tes protestations. J’ai insisté pour que tu occupes mon appartement, t’en confiant la clé pendant que je réservais une chambre dans un hôtel. Je passais tous les jours voir si tu n’avais besoin de rien. Et ce ne fut qu’au bout de deux semaines que je réalisai que je ne connaissais même pas ton prénom. En t’aidant, en t’éloignant de ce type qui t’avait prise pour un sac de frappe, je me sentais de mieux en mieux. Parce que je me sentais utile. Enfin.

Tu n’es pas ce que l’on appelle une jolie femme. Ton physique est tout à fait quelconque. Ta beauté est tout autre. Ailleurs. À l’intérieur. Et elle te fait rayonner. Ce courage, cette volonté face à l’adversité irradient de toi. Tu as fini par me contaminer. 

Tu as eu un jour ces mots qui sont toujours présents à mon esprit. Tu disais que nous n’étions que de passage sur cette Terre, et que l’Histoire retenait essentiellement les noms de personnages cruels et les dates d’événements terribles.

“Être une anonyme me convient parfaitement. Je m’efforce de le rester en faisant le plus de bien possible.”

Autour de nous, la violence, la haine, la peur devinrent omniprésentes. Mais tu refusais de te soumettre à cette terreur, consciente pourtant du danger. Pour toi, céder à la peur, se terrer, c’est être déjà mort. Et tu aimes tant la vie ! Tu me l’as faite tant aimer ! Et toi, je t’aime bien plus encore.

Nous avançons. Tu es arrivée dans ma vie et tu as tout bouleversé, tout changé. Avant toi, ma vie était vide, faite de mondanités qui m’horripilaient, d’échanges avec des personnes qui ne me comprenaient pas, de relations qui ne duraient guère longtemps avec des femmes qui ne voyaient que mon compte en banque confortablement gonflé. Aucune d’elles n’a été capable de voir ma véritable richesse. Sauf toi. Tu as fait de moi quelqu’un de sensé, me montrant ce qu’il me manquait réellement, me faisant réaliser que le mieux est l’ennemi du bien. Cette convoitise entre êtres humains, cette jalousie, cette soif de pouvoir sur les autres est en train de nous conduire à notre perte. Nous n’avons pas de prédateur, à part nous même. L’homme est un loup pour l’homme, comme on dit. Nous sommes en train de nous exterminer, incapables de voir que nos différences peuvent nous permettre d’étendre notre savoir, qu’elles sont une richesse et non une barrière que nous devons ériger entre ethnies, entre cultures, entre religions. J’ose croire qu’il n’est pas trop tard, et que nos voix, si faibles qu’elles soient au milieu du vacarme de ces affrontements, finiront par être entendues. 

Je m’arrête. Nous voici arrivés. Le vieux sapin solitaire est là, toujours aussi imposant, à quelques mètres seulement du bord de l’à-pic. D’ici, par beau temps, on aperçoit les montagnes du sud du pays, leurs neiges éternelles brillant sous le soleil, paraissant si proches. Je tourne mon visage vers ce lointain et je les vois, ces crêtes enneigées qui te plaisent tant, et des larmes roulent sur mes joues. Je te serre contre moi, très fort, la gorge nouée. 

Tu es celle qui a éclairé, réchauffé mon existence. Grâce à toi, je suis un autre homme. Tout ce qui me manquait, c’était l’amour et tu as su éveiller ce sentiment en moi en m’offrant le tien sans retenue, à moi, l’inconnu que tu as ramené à la vie. Comme j’aimerais pouvoir en faire autant avec toi. 

De mes doigts rendus maladroits par le froid, j’ôte le couvercle du récipient que je serre contre moi, et après une profonde inspiration pour me donner du courage, je lance dans le vent glacial ce qu’il contient. Un nuage de poussière grise s’élève dans le ciel bleu, virevolte, s’éparpille, plonge dans l’à-pic et lorsqu’il disparaît, je jette aussi le contenant et son couvercle, dont je suis la chute un bref instant du regard. 

C’est un matin froid qui commence, une nouvelle journée, un nouveau départ. Que je vais devoir prendre sans toi. Aller de l’avant, tous les jours, même sans toi. J’y parviendrai. Parce que je te le dois.

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