Sombre tombeau…

Je m’éveille. Tout n’est que pénombre autour de moi. Suis-je aveugle ? Non. J’aperçois une faible lueur, comme une aube grise un matin d’hiver. Je me redresse, observe les lieux. Les murs et le sol sont de pierres noires. Je fais le tour de la large pièce, comme flottant dans ce décor obscur, visitant ce qui ressemble à un sombre tombeau. Je trouve une porte, laissée entrouverte, et me glisse par l’ouverture, découvrant une terre grise, balayée par les vents, où de maigres buissons noirs couverts d’épines bravent les éléments. Au loin, je distingue une forêt, dont la masse obscure n’est que menace. Au dessus de moi, le ciel n’est qu’une chape couleur de plomb, étendue de nuages d’orage au travers desquels le soleil ne parvient qu’avec peine à faire percer quelques rayons. Impossible de se situer dans la journée avec un tel éclairage. 

Je me rends compte soudain du silence qui m’entoure. Pas un chant d’oiseau. Pas un éclat de voix. Tout n’est que solitude et désolation. L’endroit me semble familier, pourtant. Où suis-je donc ? Je fais un tour sur moi-même et vois une forteresse au sommet d’une montagne aux flancs noirs et escarpés. Je ferme les yeux, tentant de me souvenir, et les rouvre aussitôt, saisi par une brutale angoisse. J’ai l’impression d’être pris dans un étau. 

Rien. 

Je ne me souviens de rien.

Pas même de mon nom. 

Qui suis-je ? 

La question tourne en boucle en moi, virant à l’obsession. J’ai envie de crier, d’extérioriser cette terreur qui m’étreint mais je n’y parviens pas. Je lève les mains pour m’en couvrir les yeux et c’est une horreur supplémentaire qui s’offre à moi. Je peux voir le paysage qui m’entoure à travers elles. À travers moi. À travers les détails de mon corps. Comme si je n’existais pas, entité transparente, invisible. Un long gémissement lugubre résonne à mes oreilles. Il me faut de longues secondes pour comprendre que c’est moi qui l’émet, tremblant devant toutes ces révélations que je perçois comme des changements majeurs alors que j’ignore tout de ce qui m’entoure et de ce que je suis. Car que suis-je ? Cette ignorance me broie à l’intérieur et je souhaite mourir pour mettre fin à cette souffrance. Je me laisse tomber à genoux, mais je ne ressens aucune douleur physique. En me demandant pourquoi, je passe les mains sur le sol aux apparences stériles. Rien. Comme si mes doigts passaient au travers des grains de sable et des cailloux, à la façon d’un spectre traversant les murs du lieu qu’il hante.

Je me relève d’un bond, avec davantage la sensation de flotter vers le haut que de me redresser, et je me tourne vers le mausolée dans lequel je me suis réveillé. L’évidence est là. 

Je suis mort. 

Je suis un fantôme.

Une âme en peine.

Même si mon état est loin d’être ce que je souhaitais, j’ai au moins cette certitude à laquelle m’accrocher. Je retrouve un semblant de calme. Je progresse. 

Comment suis-je mort ?

J’inspecte mon corps, tout en transparence mais bien là. Mes mains, mes bras. Je me penche, regardant ma poitrine. Une fente de la taille de la lame d’une épée se trouve au niveau de mon coeur qui n’émet plus aucun battement. En pensant à une arme, je me demande si je suis un guerrier ou une victime collatérale des conflits qui éclatent un peu partout dans le royaume.

Je souris en levant le visage vers le ciel. Je sens que je retrouve peu à peu la mémoire. Je ne suis pas un guerrier. Mais je sais manier l’épée. Je ferme mes doigts sur une poignée imaginaire et laisse mon esprit vagabonder. 

Malgré tout, plus rien ne me revient.

J’entends des pas approcher et me tourne vers le bruit. Une silhouette vêtue d’un long manteau sombre vient vers moi. Sa tête est couverte par une large capuche, m’empêchant de voir les traits du visage. La démarche est sûre mais les épaules sont voûtées par un poids invisible. Je regarde cette personne qui ne soupçonne même pas ma présence et la vois entrer dans le tombeau que j’ai quitté plus tôt. Curieux, j’y entre à mon tour. C’est une jeune femme. Elle a ôté sa capuche et s’est agenouillée devant l’une des alcôves. Ses bras posés sur la pierre, elle y a enfoui son visage et sanglote. Ses longs cheveux bruns s’étalent autour d’elle. La personne qu’elle pleure devait avoir beaucoup d’importance pour elle. Un parent ? Un ami ? Un fiancé ?

Je m’approche, tends une main vers son épaule dans le but de la réconforter, mais je renonce. Je ne peux pas la toucher. Elle frissonne et à ma plus grande surprise, elle se redresse soudain et me menace d’une petite dague, tournant vers moi ses yeux vert émeraude. 

Un vertige, un tourbillon de sentiments me font reculer. Tout devient flou. J’ai l’impression de suffoquer, aspiré dans une spirale où tous les souvenirs me reviennent en flashes successifs.

Je suis au Royaume de Peirpertusa, qui a sombré dans les ténèbres lorsque Vlad l’Obscur s’est emparé du trône après avoir assassiné le roi légitime, le bien aimé Sire Erwin. 

Je me rappelle que je suis un jeune homme. J’ai 17 ans. Je suis le fils unique du maître d’écurie. 

Je me souviens de ma blessure, de ma mort, alors que je venais en aide à une jeune femme.

À cette jeune femme.

À celle que j’aime.

Aénor.

Aénor mon amie d’enfance. Celle avec qui j’ai croisé le bois de nos fausses épées.

Ma tendre et redoutable Aénor.

Aénor, ma princesse. Ma reine.

Aénor la fille de Sire Erwin. 

Un froid glacial irradie dans ma poitrine. La voir là, à genoux sur la pierre noire, les larmes roulant encore sur ses joues pâles me rappelle que mon cœur ne bat plus. Je me sens coupable d’être la cause de son chagrin, alors que je voulais tant la rendre heureuse. Comme je regrette de ne lui avoir jamais dit tout l’amour que je ressens pour elle !

Je m’accroche à son regard vert comme un bateau se laisse guider par le phare pour ne pas sombrer. 

Un petit sourire s’esquisse sur ses lèvres que je n’ai jamais osé embrasser. Grâce à elle, je sais qui je suis, mais aussi tout ce que j’ai perdu. Elle ne semble pas effrayée par ma présence. Elle m’observe de ce regard curieux qui ravive l’éclat émeraude de ses yeux.

“Ethan !”

Sa voix n’est qu’un murmure et pourtant elle résonne dans tout mon être. Elle tend sa main vers mon visage. 

“Aénor, je suis…”

Je m’interromps. Peut-elle m’entendre ? Je réalise qu’elle semble me voir, j’ignore comment c’est possible. Une larme roule sur son visage. Je me maudis d’être mort, de lui imposer une telle souffrance. Elle m’a vu mourir. Elle m’a vu fermer les yeux sur ce monde fait de ténèbres, emportant avec moi le souvenir de son regard vert et de la chaleur de son étreinte. 

“C’est vraiment toi ? demande-t-elle avec douceur. 

— C’est vraiment moi, Aénor.”

Je laisse ma main en suspens, n’osant pas la toucher. J’ignore l’effet que mon contact peut avoir et je préfère éviter de lui faire le moindre mal. Je sens une brûlure agréable à l’endroit où ses doigts m’effleurent.

“Tu es si froid !”

Une nouvelle larme déborde de ses paupières. 

“Tu me manques tant !” dit-elle la voix tremblante.

Je veux lui dire que je suis désolé, mais je sais que c’est insuffisant. Je ne pourrai plus veiller sur elle. Elle qui n’a jamais connu sa mère, dont le père a été assassiné par une créature avide de pouvoir. Elle est seule, maintenant. Par ma faute. Ma vision se trouble et je baisse le regard. Ma présence ne peut qu’augmenter sa peine. Rester près d’elle ne peut plus rien lui apporter de bon. 

“Ne pars pas !” m’implore-t-elle.

Je reste. Et pourtant je souffre de ne pouvoir apaiser sa détresse. 

Nous restons longuement à nous regarder. Le sourire timide qui se dessine par moment sur ses lèvres me réchauffe de l’intérieur. Elle a toujours cru aux elfes, aux fées. Rien ne semble l’étonner. Pas même la présence d’un spectre à ses côtés. 

Je lui rends son sourire. Depuis le temps que nous nous connaissons, elle et moi, rien ne semble pouvoir nous séparer. Pas même la mort. 

Comme si j’étais toujours vivant, elle me raconte comment elle occupe ses journées depuis ma mort. Mon père lui a dit, ainsi qu’à sa femme de chambre Jeni, de rester chez lui, là où j’avais fait en sorte de la cacher aux yeux de Vlad depuis un an. Elles aident mon père à tenir la maison, s’occupent des bêtes, maintenant que je ne suis plus là. Je lui demande comment va mon père.

“Il veut paraître fort, mais il est effondré”, me dit-elle.

Je lui suis reconnaissant de sa franchise. Elle a toujours été comme ça, à dire les choses telles qu’elles sont, telles qu’elle les perçoit. 

Elle me donne des détails concernant la guerre qui fait rage aux frontières du royaume, Vlad voulant étendre son pouvoir. Son armée avance peu à peu, dévorant des terres aux royaumes voisins.

“Seule la mort de cet usurpateur peut arrêter ce désastre.

— Cela fait longtemps que nous savons cela, Aénor. Mais il semble que Vlad soit invincible. Combien de fois l’avons-nous vu gravement blessé et être totalement remis au bout de peu de jours ?

— Il est évident qu’il n’est pas humain.’

Nous en avions déjà discuté. Une rumeur courait sur le fait que Vlad serait un vampire magicien et que c’est pour cette raison qu’il avait attaqué le château de nuit et que les ténèbres recouvrent le royaume depuis. Mais la principale raison de ces racontars était que du bétail et de jeunes gens avaient été retrouvés vidés de leur sang. Aénor a toujours cru à cette hypothèse alors que j’en doutais. Mais maintenant que me voilà spectre, je dois admettre que mes doutes ne tiennent plus beaucoup. Je remarque ses sourcils légèrement froncés, et elle se redresse. 

“Il faut que je rentre, dit-elle avec tristesse.

— Je t’accompagne.”

Nous sortons en silence dans la campagne grise et marchons en direction de la forteresse. Au bout de quelques dizaines de mètres seulement, une force irrésistible me retient, m’empêchant d’aller plus loin. J’ai beau lutter, je ne peux plus avancer. Je suis condamné à errer auprès du tombeau. La peine sur le visage de la princesse m’indique qu’elle a compris. 

“Je suis désolé, Aénor,” dis-je. 

Je la regarde s’éloigner en se retournant de temps à autre vers moi, impuissant, serrant les poings de colère, craignant pour sa vie. Lorsqu’elle disparaît à ma vue, je reste là quelques minutes encore, insensible au vent qui balaie la plaine avant de retourner à l’intérieur du mausolée.

Je tourne en rond dans ce qui est devenu ma prison. Comment pourrais-je vivre une éternité tenu par des chaînes invisibles sans devenir fou ? Je m’étends à l’endroit où je me suis éveillé un peu plus tôt et tente de dormir. Mais, si je hante ce lieu, Aénor hante mon esprit. Ou alors un fantôme ne dort -il peut-être pas? Je me redresse et fais une nouvelle fois le tour de cet endroit, regardant avec plus d’attention qui le partage avec moi. Il me semble reconnaître certains noms, sans savoir de qui il s’agit exactement. Je me fige devant un gisant. Ce regard bienveillant, cette courte barbe bien taillée, je me les rappelle très bien. Sire Erwin.

Tous ces noms, ce sont les aïeux d’Aénor. Près de son père, je découvre une sculpture représentant sa mère, à qui elle ressemble beaucoup. 

Pourquoi suis-je ici, dans ce tombeau réservé à la famille royale ? Alors que cette question s’impose à moi avec violence, tout devient noir et je sombre.

“Ethan ?”

Sa voix a une pointe d’inquiétude. J’ouvre les yeux et constate que ma condition de fantôme n’était pas un mauvais rêve. Alors que je fais face à la jeune femme, mon regard est attiré par l’alcôve qui abrite son père.

“Est-ce que tu… dormais ?

— Il semblerait que oui.”

Devant elle, je la fixe longuement.

“Pourquoi suis-je ici ? Ce n’est pas ma place, Aénor ! Je ne suis pas de sang royal ! Je n’ai rien à faire auprès de la dépouille de ton père !

— Tu m’as sauvée ! s’indigne-t-elle. Tu as donné ta vie pour que mon honneur soit sauf ! Père aurait approuvé mon choix, pour honorer ton noble sacrifice !”

Elle me défie de ses yeux verts. Je remarque qu’elle tient une sorte de vieux grimoire contre sa poitrine. J’en profite pour changer de sujet et lui demande ce que c’est.

“Je n’arrivais pas à dormir, hier soir, et je me suis souvenue d’une prophétie dont m’avait longuement parlé Père lorsque j’étais enfant.

— Une prophétie ?”

Elle pose le livre sur la pierre noire qui recouvre mon corps et l’ouvre. Son doigt suit les lignes manuscrites pendant que je déchiffre en silence et qu’elle lit à voix haute.

“Noir sera le cœur de celui qui ravira le trône et du sang versé naîtront les ténèbres. Seul celui qui en est revenu pourra rétablir la lumière. Que jamais il n’oublie que l’obscurité ne peut pas chasser l’obscurité; seule la lumière le peut.”

Elle referme brusquement le livre et se tourne vers moi. Je remarque alors ses traits tirés et les cernes violets sous ses yeux. Elle a passé la nuit à réfléchir à la signification de ce présage.

“Tout ceci n’est pas sérieux…

— Celui au coeur noir, c’est Vlad, tu ne peux pas le nier. Celui qui est revenu des ténèbres, c’est toi !”

Elle est vraiment sérieuse. Elle me fixe sans ciller. Je prends quelques instants pour lui répondre avec calme.

“Cela ne peut pas être moi, Aénor. Je ne suis qu’un spectre ! Je ne peux rien tenir entre mes doigts. Comment veux-tu que je parvienne à nous débarrasser de Vlad ? Tu ne dois pas nourrir de faux espoirs..”

Un sourire en coin relève le bord de sa bouche et elle approche sa main de mon visage. Comme la veille, je ressens une agréable chaleur à son contact.

“Tu as toujours été modeste, Ethan. Je sais, je sens que c’est de toi qu’il est question dans cette prophétie. Le moment venu, je suis persuadée que tu trouveras un moyen de t’opposer à lui et de le vaincre.

— C’est vivre dans une illusion que d’entretenir de telles croyances. Je te pensais plus lucide.

— Et moi je te pensais plus audacieux !” crie-t-elle en prenant son livre et en s’enfuyant.

Mes appels restent vains. Je ne peux la suivre au-delà de cette frontière invisible sur la plaine. Elle court sans se retourner et je me maudis. 

Elle a raison. 

Sous prétexte que je ne peux pas faire grand chose, du moins pour l’instant, je ne cherche pas à me dépasser, à repousser les limites imposées par ma nouvelle condition. J’ai renoncé et cela ne me ressemble pas. 

Le cri de colère que je pousse fait s’envoler quelques maigres corbeaux. Et comme devenu fou, je me jette inlassablement contre ce mur immatériel qui me retient prisonnier jusqu’à la tombée de la nuit. 

Deux jours se sont écoulés depuis la dernière visite d’Aénor. Le fait de nous être séparés en désaccord ajoute à mon tourment. Je sors de la pénombre du mausolée, avançant dans la faible lumière grise de cette nouvelle journée. Je repense sans cesse à cette prophétie. Si la princesse est dans le vrai, comment puis-je venir à bout de l’usurpateur alors que je suis comme enchaîné à cet endroit ? Errant sur la plaine, je réfléchis à la dernière phrase de cette prédiction. Je réalise que chasser l’obscurité, c’est chasser Vlad, bien sûr, mais surtout sa nature mauvaise. Donc ce n’est pas en agissant comme lui, en tentant de le tuer, en étant rempli de haine, que cela fonctionnera. Seule la lumière le peut. Le sentiment opposé à la haine est l’amour. Mais je ne comprends pas comment cela pourrait m’aider. Mes pensées reviennent sur Aénor. Même si elle a grandi dans le confort, Sire Erwin l’avait toujours encouragée à vivre simplement et à donner de sa personne pour divers travaux. Il avait beaucoup ri lorsqu’elle lui avait annoncé qu’elle voulait apprendre à manier l’épée, mais il l’avait laissée faire à la condition de ne pas utiliser de véritables armes. 

Elle est douée. Quand quelque chose lui plaît, que sa curiosité est piquée, elle ne recule devant aucune difficulté pour enrichir son apprentissage, ses découvertes. Elle est quelqu’un de passionné.

“Et maintenant ? Où es-tu, princesse ?” dis-je à voix haute. 

Je relève les yeux vers la sombre forteresse. Quelque chose a changé. En me retournant, je vois que le tombeau qui abrite mon corps n’est qu’un point à l’horizon. J’ai réussi à briser mes chaînes ! Comment exactement, je n’en ai aucune idée. Alors que je me réjouis, je me sens attiré vers la sépulture de pierres noires, vers laquelle je me dirige de plus en plus vite, pris par une sensation de nausée. Au moment de l’impact contre le mur, les ténèbres m’engloutissent.

Lorsque je reviens à moi, je suis étendu sur la pierre fermant le sarcophage qui contient mon corps. Et la première chose qui me vient à l’esprit, c’est que j’ai réussi à passer la barrière invisible. Je me rue à l’extérieur. Dans le ciel, les nuages noirs moutonnent de façon menaçante. Quelques éclairs frappent la terre, et j’ai l’impression que quelque chose de terrible se prépare. Je regarde le château sur sa montagne et me demande ce qui m’a permis d’avancer au-delà des limites que j’avais jusqu’alors tout en m’en approchant. Quand je sens la frontière, je sais ce qui m’a permis de passer. C’est en pensant à Aénor que je suis parvenu à cet exploit. Aénor, mon amour de toujours. La sensation d’oppression qui s’empare de moi lorsque je suis près du mur invisible disparaît dès que je pense à elle. Ce que j’éprouve pour elle me permet de m’éloigner de ce lieu. Mais j’ignore quel pouvoir cela peut me donner encore. Il est là, mon courage. Elles sont là, ma force et ma volonté. Dans cet amour pur et sincère. Focalisant mes pensées sur ma belle amie, je quitte la plaine et monte vers la forteresse.

Plus je m’approche du château et plus un sentiment d’urgence me tiraille. Au dessus de moi, la foudre surgit toujours et le bruit du tonnerre roule sur les terres désolées privées de soleil depuis une année. Je me souviens du terrible orage qui s’était abattu sur le royaume la nuit où Vlad a assassiné Sire Erwin et je vole littéralement, inquiet pour Aénor, l’héritière légitime du trône. À travers la grille baissée, je vois des hommes emmener deux jeunes femmes dont l’une d’elle se débat comme un diable. Je reconnais Jeni et Aénor. Un feu brûle en moi et je fonce sur la grille, protégeant mon visage de mes bras par réflexe. Lorsque je parviens dans la cour, je constate que toutes les têtes sont tournées vers moi. Certains combattants à la solde de Vlad ont le visage marqué par la peur. Aénor crie mon nom avant de disparaître par la porte principale du château. Je me précipite à sa suite, mais des hommes, revenus de leur surprise, me barrent le chemin, l’épée à la main. Plus rien ne compte en dehors d’Aénor. Alors qu’un des combattants s’apprête à me frapper de sa lame, j’esquive son coup et, lui serrant le poignet, je lui fais lâcher prise et m’empare de son arme. Le poids dans ma main est familier, rassurant, et je baisse un instant les yeux pour voir par quelle prouesse je parviens à tenir quelque chose entre mes doigts. Mon corps n’est plus transparent. Une lumière blanche en émane. Mais je n’ai pas le temps de m’interroger davantage. Il me faut sauver la princesse. Je croise le fer avec les hommes qui m’empêchent de passer, et après avoir fait passer mon arme à travers leurs corps, j’entre à mon tour, appelant la jeune femme. Elle me répond, dans les étages. Je m’élance, suivant ses cris terrifiés et défonce une porte en bois derrière laquelle elle est enfermée.

Au fracas que je provoque par mon entrée, elle sursaute. Face à elle, Vlad tient son épée et s’apprête à la frapper. Les mots de la prophétie me reviennent. Je lâche mon arme et me jette devant Aénor, recevant la lame de l’usurpateur dans la poitrine. La douleur est atroce et je lutte contre les ténèbres qui tentent de m’absorber. Mon adversaire ôte son arme et un rai de lumière éclatante jaillit de ma blessure, brûlant la créature aux yeux rouges devant moi qui se met à hurler de douleur. Je le vois se consumer et tombe à genoux alors qu’il n’est plus qu’un tas de cendres. Des mains m’aident à m’allonger et le visage de la princesse apparaît au dessus du mien, en larmes. Elle me serre contre elle en sanglotant que j’ai réussi. Je ne suis que douleur et souffrance, mais j’ai encore une chose à faire avant de cesser de lutter. Je caresse sa joue d’une main tremblante.

“Je t’aime, Aénor. Je suis désolé.”

Je regarde son beau visage éclairé par les émeraudes que sont ses yeux aussi longtemps que je le peux. Il me semble que j’esquisse un sourire en voyant l’air surpris de la princesse après mes derniers mots. Malgré moi, mes paupières se ferment et je sombre dans un tunnel de lumière.

Je suis mort une deuxième fois.

Je m’éveille. Une douce lumière entre par la fenêtre sur ma droite. La pièce aux murs lambrissés est chaude et agréable. Une couverture douce est posée sur moi et ma tête repose sur un oreiller moelleux. Je ressens comme un poids dans ma poitrine.

Tout me revient. Ma mort. Mon état de fantôme. La prophétie. Ma mort. 

Aurais-je rêvé ? Non. La douleur est encore là, comme si j’avais pris un mauvais coup, près de mon coeur. Que je sens battre. Je pose ma main sur ma poitrine, sur ces battements qu’elle renferme.

Je ferme doucement les yeux pour tenter de réfléchir à tout cela. Malgré la douleur, bien présente, je me demande si tout cela n’était pas un songe, généré par une fièvre suite à ma blessure. Mes paupières s’ouvrent, mon regard se dirige vers la fenêtre. La lumière du soleil se faufile entre les rideaux mal tirés. Le soleil… Je soupire, ne me rappelant plus quand j’ai pu exposer mon visage à sa chaleur.

Avec lenteur, je me redresse dans le lit, et attrape un vieux livre qui me semble familier, posé à mes côtés, sur la couverture. Une plume est insérée entre ses pages et je décide de l’ouvrir à cet endroit.

Noir sera le cœur de celui qui ravira le trône et du sang versé naîtront les ténèbres. Seul celui qui en est revenu pourra rétablir la lumière. Que jamais il n’oublie que l’obscurité ne peut pas chasser l’obscurité; seule la lumière le peut.

Je m’interromps dans ma lecture, stupéfait. Ces mots… Aénor me les a lus dans le tombeau. Et si…

La porte s’ouvre, et la jeune femme entre. Son sourire quand elle me voit est un baume. Elle se précipite, me prend dans ses bras. La chaleur de son étreinte efface toute douleur. Le parfum de sa chevelure me remplit de sérénité. Maladroitement, je la serre contre moi de mon bras libre, pose mon menton sur son épaule. Mes yeux aperçoivent le grimoire que je tiens toujours ouvert, et malgré moi, je déchiffre la suite, comme attiré par les mots.

Qu’il fasse le bon choix et il renaîtra tel un Phénix, éclairant le royaume d’une paix sans égale.

En lisant ces mots, je me souviens de la manière dont elle a refermé le livre le jour où elle m’a parlé de cette prophétie. Je sais pourquoi elle me les a cachés. Elle n’avait pas voulu me donner de faux espoirs. Je lâche le livre et l’entoure de mon deuxième bras, la serrant aussi fort que je l’ose contre moi. Contre mon cœur qui bat de nouveau, mêlant la chaleur de nos corps.

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