Le Festival de la Rillette

Serge Rodriguez arpente les allées du Festival de la Rillette. Sa progression est lente. Il s’arrête régulièrement pour serrer des mains, échanger quelques mots. Il faut dire que Serge Rodriguez est connu dans la région. Il est le fondateur de l’entreprise la plus grande du secteur, fabricant de charcuteries, spécialisé dans la rillette. Il est d’ailleurs l’un des mécènes qui a permis la création et le développement au fil des ans de cet événement où se mêlent diverses disciplines souvent bien éloignées les unes des autres par leur domaine, telles la gastronomie et la littérature.

Sirotant un verre de vin rouge qu’un viticulteur lui a glissé entre les doigts, Serge avance doucement, un petit sourire aux lèvres. Il vient d’apercevoir, un peu plus loin, à travers la foule plutôt compacte de ce début d’après-midi, une personne qu’il savait pouvoir trouver. De loin, il aperçoit les piles de livres posées devant cette personne, laissant juste son visage être visible depuis l’endroit où il se trouve. Sur la première de couverture, Serge voit même le titre, en grandes lettres couleur chair. “Le secret de la rillette”. Son sourire s’élargit et son regard se perd dans le vague alors que des souvenirs remontent à la surface…

********************** 

À la porte de l’usine, le directeur aperçoit le jeune homme avec qui il a rendez-vous. Il hâte un peu le pas, s’approche avec un grand sourire. 

“Cher écrivain, dit-il avec emphase, venez, que je vous montre les coulisses des meilleures rillettes du pays !”

Il entraîne avec lui la haute silhouette élancée. Le visiteur observe autour de lui à travers ses lunettes à large monture, écoute attentivement les explications du patron des lieux qui endosse le rôle de guide, prend quelques notes. Après deux heures d’échanges, les deux hommes se font face dans le bureau de la direction. 

“Dites-moi, quel est donc le secret de votre rillette ?” demande le jeune auteur.

Serge Rodriguez se penche en avant, prenant appui sur ses avants bras sur son bureau, le regard rivé sur son interlocuteur, dans une attitude menaçante. Le curieux déglutit et l’entrepreneur sourit en voyant que son effet est réussi. 

“Si je vous le disais, je devrais vous tuer”, dit-il d’une voix à peine plus forte qu’un murmure. 

L’écrivain déglutit une nouvelle fois, émet un petit rire avant de se détendre. Puis il rit aux éclats. 

“Excusez-moi ! L’idée que vous me transformiez en matière première pour vos rillettes vient de m’effleurer. Déformation professionnelle.”

Les deux hommes rient bruyamment. 

“Vous venez de me donner une toute nouvelle orientation sur l’approche de l’intrigue de mon roman d’horreur, monsieur Rodriguez. Ah ! Je vous remercie d’avoir fait germer cette étincelle dans mon esprit ! 

— Il est à souhaiter que personne n’a recours à de tels procédés ! dit le patron.

— C’est en cela que mon récit sera particulièrement horrible. Jamais la vérité ne rejoindra la fiction !”

Les deux hommes rient, et le directeur assène une claque amicale dans le dos du jeune homme. Ils se quittent dans la bonne humeur. Suivant l’écrivain du regard, le sourire de Serge Rodriguez s’affaisse. Il se rend d’un pas décidé vers le fond du bâtiment, pousse une porte sur laquelle est écrit “personnel autorisé uniquement”. Ses yeux gris se posent sur l’homme au visage ensanglanté ligoté sur une chaise devant lui. Avec un petit rictus de dédain, le directeur de l’entreprise Rodriguez s’avance. Puis il se tourne vers l’un de ses hommes de main. 

“Il est là depuis longtemps ?

— Un peu moins de douze heures, patron.

— Il s’est attendri ?

— Non. Il reste droit dans ses bottes.”

Le dirigeant émet un grognement, son regard croise celui qui est attaché. Il le toise quelques instants. 

“J’ai assez perdu de temps avec ce connard de parisien qui croit faire mieux que moi, gronde Serge. Faites-moi disparaître ce morceau de barbaque !

— Méthode habituelle, patron ? 

— Méthode habituelle, Alain. Ce déchet pourra toucher du doigt le secret de ma rillette”

Les lèvres se retroussent, dévoilant des dents blanches parfaitement alignées, en un rictus prédateur. Le prisonnier le fixe avec des yeux ronds d’incompréhension et Rodriguez quitte la pièce. Derrière la porte, des cris retentissent. Sur le visage de Serge, le rictus s’élargit, satisfait que sa victime ait compris ce qui allait lui arriver, ravi par le comique de la situation. 

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Bousculé par une femme qui vient de le croiser, Serge Rodriguez laisse partir ses souvenirs et reprend pied dans la réalité du Festival qu’il parraine. Il approche de l’écrivain, qui lui sourit largement en se levant après l’avoir reconnu. 

“Alors, cher ami, dit le patron. Avez-vous trouvé le secret de la rillette ?

— Je l’ignore, mais il semble qu’en le cherchant, j’ai trouvé le secret du succès ! »

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Parfois, certaines idées jaillissent dans votre esprit au détour d’une conversation, à la mention d’un seul mot. C’est le cas de celui-ci. Aussi, je tenais à remercier ma Muse. Merci à toi, pour ça. Pour tout. Je sais que tu te reconnaîtras.

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